jeudi 4 juillet 2019

Annihiler La Dame, Écrits Et Arts Martiaux


彈歌
斷竹,續竹;
飛土,逐宍。
Chanson de l’Arc À Boulettes
Couper les bambous, joindre les bambous ;
De la boue volante, pourchassant de la viande1.

性是功能之本,命是功能之基。
La nature2 est l’essence de la capacité, le sort son fondement.

十里不同音。
Une prononciation différente tous les cinq kilomètres.




Annuler les interprétations de la Dame de Yue est en fait très simple, l’extrait provient d’un roman historique. De plus, la méthode utilisée, déchiffrer des énigmes, n’est certainement pas une façon de traduire un texte de chinois classique. Pourtant, étudier un celui-ci semble nécessaire parce qu’on le retrouve dans nombre de compilations et certaines séries télévisées sur les arts martiaux et souvent présenté comme l’un des premiers écrits en la matière.

Ceci est aussi une occasion pour clarifier la provenance des textes d’arts martiaux, le plus souvent plus proches de la langue vernaculaire et, en fait, assez éloignés du chinois littéraire.




I. Annihiler

Tant la validité du texte en tant que qu’écrit martial et la méthode utilisée pour l’interpréter peuvent facilement être critiquées.

1.1 Un Roman
Les Annales des Printemps et Automnes des Royaumes de Wu et de Yue sont généralement considérées comme un roman historique et la Dame de Yue en est, en fait, un bon exemple. En effet, une femme qui a vécu aux fonds des bois, rencontré une personne âgée qui se transformera plus tard en gibbon et capable de s’exprimer couramment dans la langue de cour ne peut être qu’une création littéraire. Par conséquent, si l’extrait peut quand même relayer des thèmes et théories communs aux arts martiaux, il ne reste qu’une interprétation personnelle de l’auteur des Annales des Printemps et Automnes des Royaumes de Wu et de Yue. De nos jours, ce serait comme donner aux thèmes martiaux développés dans les romans de Jin Yong3 une réelle valeur martiale.
Pourtant, le fait qu’il soit devenu un texte auquel certains artistes martiaux se réfèrent demeure un bon exemple de la façon dont un texte ancien pourrait être interprété (les textes d’écoles trop connues évités par l’auteur, voir À Propos) et, surtout, d’une des méthodes utilisées par eux, détourner tout ce qui pouvait servir d’outil à l’entraînement, langage écrit compris.

1.2 Pas Une Traduction
Bien que cela ait été déjà mentionné dans Des Portes Changeantes, « tenteront d’expliquer ses énoncés les plus intéressants comme s’il s’agissait de résoudre des énigmes martiales », il peut sembler nécessaire de réaffirmer que les explications précédentes n’étaient en aucun cas une traduction du texte, ce qui aurait été un type de travail totalement différent. Ainsi, toute énigme martiale digne de ce nom contient toujours plus d’un sens et essaie de s’adapter à son public. Une telle méthode, où il y a généralement plus d’une traduction, interprétation étant un terme plus exact, ne peut pas être employée comme un outil de traduction pure. En effet, les énigmes martiales proviennent d’une tradition orale en constante évolution, destinées à être utilisées entre deux personnes à un moment opportun, ce qui est très éloigné d’un texte écrit ayant un sens bien précis. Par conséquent, le poème cité, même s’il tire aussi son origine d’une tradition orale d’énigmes, ne peut être compris et traduit que si l’on comprend dans quel contexte local et historique il a été écrit (ce qui limite considérablement les caractères polysémiques dans le temps et l’espace). La deuxième citation est un dicton martial et connaît, au contraire, plusieurs déclinaisons avec des caractères distincts liés à ce que l’on peut appeler la série des « capacités », 功能之, chacune de ses énigmes ayant plus d’une interprétation, certaines assez éloignées de ce qui vient directement à l’esprit. Il se peut qu’elle ait évoluée à partir d’une version originale que l’auteur de ce blog n’a pas encore pu trouver, pour devenir les nombreuses variantes modernes chinoises vernaculaires mises par la suite parfois par écrit. Par conséquent, l’application de la méthode de résolution d’énigmes martiales à un texte chinois classique n’est pas vraiment appropriée, les deux systèmes étant bien trop différents l’un de l’autre.

Annuler les explications de la Dame de Yue laisse donc ouverte la question de savoir à quoi aurait pu alors servir l’écriture dans une tradition fondamentalement orale ?




II. Écrits Martiaux

En Chine, les arts martiaux et les pratiques internes sont principalement une tradition orale pour deux raisons. La première est connue, ces pratiques sont comme de l’artisanat et le savoir-faire qui y est attaché est si important qu’il ne peut être efficacement enseigné que d’un individu à l’autre, aucun livre ne peut remplacer cela. Il s’agit en fait de dire la bonne chose à la bonne personne au bon moment, ce que l’écriture ne peut que très rarement accomplir. La seconde, bien qu’évidente, est généralement moins évoquée : pendant longtemps, la diglossie créée par le chinois littéraire a laissé peu de possibilités aux artistes martiaux de mettre par écrit leur tradition4.
De différents défis que les artistes martiaux ont dû relever face à l’écriture, on peut comprendre comment ils en sont venus à l’utiliser.

1.1 Défis
Il suffit de considérer les faits suivants :
- En 1949, 80 % de la population chinoise était analphabète.
- L’introduction, pendant une période, des Sept Classiques Militaires de la Chine Ancienne dans les examens militaires sous la dynastie Song avait conduit ceux-ci à devenir plus un examen de rattrapage pour les personnes qui n’avaient pas réussi les examens civils et moins une opportunité pour les artistes martiaux5.
- La troisième citation, souvent utilisée dans beaucoup de régions de Chine, illustre combien les dialectes chinois sont nombreux, même de nos jours6. Écrire était alors comme pour les Européens qui, autrefois, devaient se servir d’une langue parfois très loin de la leur, le latin. En effet, le chinois véhiculaire, même contemporain, peut se trouver très éloigné d’un dialecte local.
- L’analphabétisme et les dialectes ont conduit certaines écoles d’arts martiaux à avoir plus d’un nom, la confusion sur la prononciation des caractères en étant la raison principale.
- L’écriture martiale est apparue en fait, bien que plus tard, d’une manière assez similaire au Bianwen, 變文, la vulgarisation vernaculaire et prosimetrum de la doctrine bouddhiste dès la dynastie des Tang.
- Pour comprendre simplement la polyvalence de l’écriture martiale, par opposition au chinois littéraire, on peut comparer les adages, 諺語, où le nombre de caractères utilisés n’est pas déterminé et où les mots peuvent être changés, aux proverbes, 成語, plus littéraires, qui sont toujours composés de quatre caractères et ne peuvent être modifiés. Ainsi, les adages mensuels traduits dans ce blog sont listés comme des dictons et non des proverbes, et certains d’entre eux ont plus d’une version (comme, aussi, la deuxième citation).
- La théorie des arts internes s’articule autour d’une pierre angulaire « Il n’y a qu’un seul principe permanent, le changement », qui se trouve être aussi un oxymore. Écrire est comme graver dans la pierre, quelque chose qui n’est pas vraiment approprié.

1.2 Utilisations
De nos jours, les livres d’arts martiaux sont plus un ensemble de quelques principes au mieux, illustrés par des techniques. Les anciens écrits tournaient plus autour de principes expliquant une méthode. Devoir enseigner une pratique basée sur la théorie du changement n’a pas favorisé l’utilisation de l’écriture, surtout quand la plupart des artistes martiaux n’étaient pas vraiment cultivés, quand ils n’étaient pas totalement analphabètes, et devaient écrire avec une langue véhiculaire éloignée de leur dialecte. C’est ainsi que les premiers textes exhaustifs ont commencé à apparaître alors que le chinois écrit se distançait lentement du classique et se rapprochait plus de la langue vernaculaire.
Fondamentalement, les artistes martiaux se servaient de l’écriture de la même manière que la culture populaire :
- Les énigmes sont, bien sûr, l’une des méthodes d’enseignement les plus utilisées et correspondent à une longue tradition populaire en Chine. Mais elles devaient avoir plus d’un niveau de compréhension. En effet, une bonne énigme martiale connaît plus d’une solution et quelques pièges.
- Déchiffrer un caractère d’une manière particulière (voir 武術 Guerre Et Paix). Cette pratique a conduit au malentendu entre  et . En effet, pour un artiste martial, l’image, non pas d’un bol comme cela est souvent décrit, mais de riz tout juste cuit dans un pot, contient beaucoup de thèmes utilisés dans l’entraînement : l’eau et le feu représentent les principes Féminin et Masculin et leur interaction, le riz le fait qu’on travaille sur l’essence, la vapeur que la chaleur, donc le principe Masculin, doit primer, et être dans un pot avec un couvercle, la pression, une autre partie importante dans l’entraînement. D’une certaine manière, cela illustre parfaitement la versatilité des pratiques internes en ce qui concerne l’écriture dans le sens où il est littéralement incorrect d’affirmer que  représentait originellement des vapeurs sur un bol de riz, mais correct de l’expliquer en tant que tel si l’on veut faire valoir un point à ses élèves en matière de formation.
- La création d’un nouveau caractère était également une autre possibilité. Le but était le même, illustrer un ou plusieurs principes d’entrainement. L’invention de nouveaux caractères a été faite par d’autres dialectes, comme le cantonais, des minorités comme les Zhuang (appelés sawndip, caractères immatures), ou quelques personnages puissants comme Wu Zetian, la première impératrice chinoise, ou connus, Jackie Chan étant une des dernières personnes à le faire. Ainsi, en lisant de vieux textes martiaux manuscrits, on peut parfois repérer ce qui paraît être un caractère mal écrit. Sans la bonne clé, il reste juste cela.
- Si l’utilisation de caractères comme écriture syllabique, comme le nüshu ou les man’yōgana, ne semble pas avoir été employée, l’homophonie était un moyen d’éviter que les gens extérieurs à l’école ne comprennent ce dont on parle. Cependant, entre les dialectes et l’évolution de la prononciation à travers les temps, il serait presque impossible de déchiffrer une homophonie dans un ancien écrit. Celle-ci reste donc limitée à la transmission contemporaine.




De nos jours, les textes étant plus une description de techniques et de quelques principes, les énigmes et autres anciennes méthodes appartiennent plus au passé. De plus, beaucoup d’anciennes écoles ont gardé strictement une transmission orale, ce qui fait qu’il y a de nombreux écrits sur le , mais très peu expliquant les méthodes internes. Il est également frappant, mais c’est probablement un sous-produit de la lente transformation des anciennes pratiques, que ce qui devait être décrit d’une manière simple et compréhensible, même pour des notions complexes, a été remplacé de temps en temps par l’utilisation de concepts assez difficiles à saisir, parfois même pas entièrement traduits dans leurs langues de destination.



1 Ce poème est aussi un extrait des Annales des Printemps et Automnes des Royaumes de Wu et de Yue. Il est intéressant parce qu’il n’a rien de classique et qu’il s’agit en fait d’une des rares transcriptions écrites d’une tradition orale de poèmes énigmatiques et de chansons populaires provenant d’âges lointains. La signification cryptique est en fait un bon exemple de l’une des méthodes utilisées par les anciennes pratiques internes qui, après tout, viennent également de la culture populaire.
2 Sa propre nature dans la présente traduction.
3 Louis Cha, un célèbre auteur de romans d’arts martiaux de Hong Kong, qui est malheureusement décédé très récemment.
4 L’émergence des manuels de boxe à la fin de la dynastie des Ming et au début des Qing est souvent considérée comme due à une ouverture de la société chinoise, peu font le lien avec le développement d’une littérature de plus en plus vernaculaire.
5 Introduit à une époque de la dynastie Song où l’élite privilégiait la sphère civile au détriment de celle martiale. Il était ainsi plus facile pour les érudits de s’entraîner et de réussir les examens physiques, comme le tir à l’arc et l’équitation, que pour les artistes martiaux d’apprendre à lire ces classiques et à disserter dessus. La plupart des personnes qui avaient réussi ces examens refusaient ensuite d’aller dans l’armée et saisissaient immédiatement l’occasion pour s’inscrire dans un cursus civil. Dans la pratique, les examens martiaux étaient devenus une seconde chance pour ceux qui n’avaient pas passé les examens civils à plusieurs reprises.
6 Jusqu’à récemment encore, les plaisanteries sur les malentendus entre les habitants de la campagne et les citadins, en raison de leurs dialectes différents, mais proches, étaient courantes en Chine.

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